J’étais tout en haut de la roue, je suis maintenant
en bas, demain je remonterai.
Je n’aurais jamais pensé tomber moi aussi dans
ce piège à cons.
Même au début de l’été je pense à tout laisser
tomber.
Mais la vie me fouettera si fort d’avoir eu cette
pensée que l’on pourra m’entendre gémir jusque
sous la terre.
J’ai les yeux qui se ferment mais l’intention
s’élargit, la capacité de chier des mots jusqu’au
malaise, explosions de bouillie d’âme prémâchée
qui me tombe des doigts.
Le monstre me lit. Il héberge mes phrases et
sent mon poignet pulser sur son dos très poilu.
Je me dandine pour suivre le courant. C’est
comme ça qu’on reste éveillé. Éveillé jusqu’à ce
que les véritables choses se présentent, les
choses timides qui se cachent immobiles.
De la fin, il ne reste presque rien. À rebours tout
se regonfle de trucmuches. Toujours davantage.
Pourtant compiler n’est pas créer. Peut-être
aime-t-on mieux le vide qu’un trop-plein de
choses agglutinées. Le vide laisse de la place à
ce qu’on choisit vraiment.
Il faudrait curer.
L’inattention remplit tout. Comme aux repas où
l’on parle ou regarde la télévision : déluge de
nourriture mal mâchée.
Trop d’amis. Trop de livres. Trop de pensées.
Trop d’objets ayant pour seul point commun
d’avoir transité dans un semi-remorque.
Semis remords.
On a tellement peu de barbe, quand on est jeune,
qu’on essaie de la faire pousser pour leurrer tout
le monde. Personnellement, j’ai des remords,
plein. J’en ai sur les cuisses et les joues. Je n’ai
pas regretté mes relations amoureuses, même
foireuses : ce serait m’amputer. Tant de baisers
moyens, les yeux ouverts, auraient pu être évités
; tant d’autres auraient pu advenir.
Lire les Chants de Maldoror aux chiottes à trois
heures du matin et se demander : est-ce que cela
est juste et bon ?
Puis se demander s’il est juste et bon de se poser
cette question.
Puis se demander si ça mérite de l’écrire.
Puis si c’est raisonnable de passer quinze
minutes à écrire au milieu de la nuit, entre
samedi et dimanche, le jour du Seigneur.
Puis se demander si Lucille dort bien.
Pourquoi il y a du bruit dehors.
Si c’est le hérisson qu’on a vu hier.
Pourquoi ce gros chien fugueur au restaurant.
Pourquoi mon bide ne dégonfle pas, et s’il
dégonflera un jour.
Pourquoi et comment être publié, pour faire
plaisir à qui, quel serait le profil des futurs
lecteurs.
Et sinon, de quoi est-il question chez
Lautréamont, à part la joie d’écrire, simple,
brute, contagieuse ; petits chemins dans la forêt,
tracés loin de l’origine, toujours originaux dans
la copie éhontée, jubilatoire.
On ne dira jamais assez qu’une vie est riche de
millions d’instants qui se succèdent sans avoir à
justifier l’instant d’avant ni celui d’après.
La vie est longue pour celui qui sait découper
aux ciseaux chaque atome de temps et le rendre
aussi volatil qu’une bulle de savon. Peu importe
qu’elle éclate aussitôt : la suivante est déjà là,
presque juxtaposée, également vraie, dans un
monde prélogique où la contradiction est
permise autant que la division par zéro, et où se
rêve la grande Copulation de l’asymptote divine.
On se demande qui peut rouler à trois heures
trente du matin, mais la réponse fatigue
tellement qu’il vaut mieux se risquer à la rêver
dans l’étendue infinie de notre sommeil
réhydraté.
Amen.