Yo La Tengo – Fade (Matador, 2013)

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Salut. Ecrire un billet sur ce blog, c’est comme sauter à l’élastique dans un puits à la profondeur indéterminée. Plein de questions, avant de se lancer : est-ce que le disque en vaut vraiment la peine, est-ce qu’il n’y a pas d’autres disques plus importants, en quoi celui là va contribuer à la ligne éditoriale, la renforcer, la défoncer comme une boule de bowling dans ta gueule, et merde avec toutes ces questions parfois je passe une heure à choisir un album et finalement c’est trop tard, j’ai plus le temps, j’ai faim, je reçois un coup de fil, c’est l’heure de dormir. Bref. Comme Indiana Jones face au ravin, l’idée c’est de débrancher son cerveau, d’avoir la foi, et de sauter dans le vide. Voilà pour ce petit point méthodologique en guise d’introduction à une nouvelle année de blogging enthousiaste. ET BONNE ANNEE.

On commence donc avec le nouvel album de Yo La Tengo, puisque c’est le premier album de 2013 que je me procure. Enfin pas tout a fait, mais presque. Faites pas chier. 

La première chanson s’appelle Ohm. Après quelques mesures de percussions genre tablas cheap, le groupe se lance dans une sorte de mantra indie rock. Batterie, guitare, shaker, une seule note, et les trois Yo La Tengo en choeur. C’est une belle chanson qui parle de la complexité et de l’absurdité de la vie en des termes très simples. C’est hypnotique et ça donne envie de sourire et de remuer la tête. La phrase qui revient tout le temps, c’est “But nothing ever stays the same”. Et puis “Nothing’s explained/Lose no more time”. C’est très beau et quand on met ça en perspective avec l’histoire du groupe, sa carrière et son statut aujourd’hui, c’est encore plus touchant. Oui c’est un groupe que j’aime de tout mon coeur et avec cette chanson je suis hyper charmé. 

La suivante s’appelle “Is That Enough” et on y retrouve les belles arpèges country d’Ira sur sa jazzmaster. Il y a un orchestre de cuivres, et une autre piste de guitare noisy bien cachée derrière. C’est Ira qui chante. J’arrive pas trop à comprendre le sens des paroles. J’ai juste envie de dire que c’est le genre de pop indé sobre et “adulte” qui me fait un peu ronfler à moins que les paroles soient vraiment intéressantes ou que ça soit très bien fait. Ce qui n’est pas le cas ici. C’est pas nul, mais bon, ils pouraient jouer cette chanson sur France Inter, vous voyez un peu le malaise. 

Ha la suivante est déjà plus intéressante. Il y a de l’orgue, c’est beaucoup plus tendu, encore relativement sobre mais cette fois c’est une sobriété pas chiante. L’orgue divague un petit peu, il a un son claquant avec des harmoniques assez mignonnes et un peu de guitare wah de temps en temps comme une grenouille qui donnerait son avis sur la chanson de manière intempestive. Un peu comme moi. J’aime bien l’intro aussi, sorte de brouillard d’orgue sous écho. C’est une chanson très légère, et les paroles sont aussi inintéressantes que dans la chanson précédente sauf que cette fois c’est sur un mode badin qui colle tout à fait avec la musique. Pas une grande chanson, juste un petit bonbon. Je sais pas si vous savez, mais j’adore les bonbons. 

Ensuite il y ce genre de chanson noise et mélancolique que j’aime bien. C’est peut-être ce que je préfère chez Yo La Tengo. C’est pas non plus un classique instantané comme Sugarcube ou Tom Courtenay ou tant d’autres. Juste une chanson honnête jouée par un groupe honnête qui fait de la musique qui parle aux tripes, qui rappelle aux gens que la vie c’est pas toujours marrant, mais hé, c’est pas pour ça qu’on a des vies moches, non non, la vie est belle même quand on en chie, parce que la souffrance ça peut être beau, et c’est une consolation hein, c’est pour ça qu’on écoute de la pop quand on est malheureux non? Ca fait du bien. Bien joué les “Je l’ai”. 

Le morceau suivant, après quelques notes de guitare vaguement romantico latino, nous propulse sur une autoroute allemande. Le groupe a déjà fait ça par le passé. Ce qui est marrant, c’est qu’il est question d’une route dans les paroles. Une route un peu cabossée. Je me plante peut-être mais j’ai l’impression que dans cette chanson Ira parle à sa meuf et lui dit un truc du genre “ouai on est ensemble depuis deux siècles et le temps passe mais il y a encore des petits trucs qui me rappellent que je t’aime et que je t’aimerai toute ma vie, genre quand on se réveille le matin et que je te vois à côté de moi”. La route comme métaphore de la vie. C’est motorik et en même temps c’est zen comme une redescente de psilocybine. Je kiffe trop.

Un petit peu de guitare sèche après, genre Nick Drake mais avec une guitare saturée qui bourdonne derrière, un truc qui fait chikchik et comme une sorte d’instrument fantôme aux contours très flous. Et puis la basse qui martèle une note en douceur. Vous voyez quoi. Le son est feutré et très agréable. C’est beau, et puis les paroles… me plaisent beaucoup :

When I stare into your space

I look before you

And I can see you at the times

I’ll be around, to make up your thought

Save your kaleidoscope girl

In the doorway

Just look to my world at the times

I’ll be around, to make up your thought

Why should I turn from your face?

I’m looking for you

I’ll be around, to make up your thought

Genre on vit tous dans des bulles, mais tu dois savoir que t’es pas toute seule dans l’univers baby, je veille sur toi et d’ailleurs si tu cherches bien tu peux m’apercevoir. TKT poupée. Je suis là. C’est exactement ce que je voudrais dire à ma copine le jour où elle prendra des champignons. 

Ah la suivante s’appelle Cornelia and Jane. C’est Georgia qui chante, pour changer. Justement je me demandais quand elle allait s’y mettre. J’aime beaucoup les chansons où elle est au micro. Elle a une très jolie voix. Je sais pas qui sont Cornelia et Jane. Deux meilleures amies, qui habitent dans un lotissement américain à la Edouard aux mains d’argent. Elles se font chier, et celle des deux qui parle essaie de rassurer l’autre, qui ne se sent pas très bien dans ses baskets, ce genre de mal être existentiel que les adultes essaient d’analyser mais ne comprennent pas, à part ceux que la société n’a pas totalement abrutis. Ils sont rares. Heureusement les ados suicidaires peuvent compter sur leurs amis ados, quand ils en ont. Ce qui est le cas de Jane (oui j’ai décidé que c’était Jane la suicidaire). Bref. C’est un peu le même esprit que la chanson précédente. Deux variations sur le même thème. Les ondes subliminales qui se dégagent me rappellent trop ce que j’ai ressenti la première fois que j’ai pris des champis, tout seul sur mon lit dans le noir, avec une chanson de M83 dans le casque. Oui. Cette chanson de Yo La Tengo est magnifique. La musique derrière est très belle aussi, avec ses arpèges délicates, ces cuivres tous doux comme dans “ce matin là” de Air (bande son de Virgin Suicides, encore une histoire d’ados américaines suicidaires, sauf que ça finit mal). 

TWO TRAINS : une chanson avec une boite à rythme et une bouillie sonore faite de filtres qui ondulent et de réverbération. Du synthé, de la guitare, un tempo moyen, tranquilou, c’est vaguement psychédélique mais c’est surtout un peu ringard à cause de cette boite à rythme. La chanson est encore une sorte d’adresse bienveillante à quelqu’un, qui cette fois est loin et devrait rentrer à la maison. C’est très métaphorique tout ça. Avec des images un peu trop obscures pour moi. Mais bon. Pas ma préférée celle là. Next. 

Des accords de guitare sèche sur un tapis de cordes synthétiques, quelques notes de guitare électrique, c’est l’avant dernière chanson, “The Point Of It”. Je crois que vous l’aurez compris, cet album est très calme et légèrement crépusculaire, mais en même temps très ZEN, et j’emploie ce terme avec tout le respect qui lui est dû, pas comme cette endive de Zazie. Les paroles tournent encore et toujours autour du même thème. Peur du vide, de la mort, de la souffrance —- > honey that’s ok, je suis à côté de toi. BEAU BEAU BEAU. Quelle cohérence. C’est un vrai bel album, qui veut dire quelque chose. Je me demande s’il y a eu un deuil dans leur entourage récemment. Ou si ils commencent juste à se rendre compte qu’ils commencent à vieillir. 

Et puis voilà le grand finale, “Before We Run”, qui donne un éclairage nouveau à l’ensemble. Georgia chante, pour dire, en gros, qu’il faut AVANCER. La vie continue, mais on peut s’accorder le temps de souffler de temps en temps. Cet album, c’est ce moment de répit entre deux voyages. On en a le droit, mais il ne faut pas prendre racine, et au bout d’un moment, il faut se laisser emporter par l’invisible torrent universel, représenté dans cette chanson par un bourdonnement de guitare très discret mais néanmoins perceptible. C’est le grand continuum naturel, la ligne de vie, la NATURE. Cet album me rappelle ce que j’étudie dans une vie parallèle sur la gestion des forêts ; et plus généralement toutes les philosophies qui prônent la proximité et l’harmonie avec la nature. Il ne faut pas lutter contre le courant, il faut nager avec lui, en tirer profit, et si on donne les bonnes pichenettes au bon moment, on peut faire de notre environnement/de notre ennemi supposé, notre meilleur allié. Disait Yoda, Sun Zu, Henry D Thoreau, etc… Bref. Rien ne sert de lutter, nous ne faisons qu’un avec le cosmos. T’as vu. Et en musique, on n’a rien inventé de mieux que la technique du bourdon pour représenter à la fois cette unité et le mouvement qui la sous tend. Ce que les Yo La Tengo ont pigé, au moins inconsciemment.

Bref. Pas de conclusion, please. C’est tout pour cette fois. A plus. 

PS : Sur le site de Matador, Ira nous dit ceci : "I am reminded of the oddball great Beach Boys song ‘A Day in the Life of a Tree, from Surf’s Up and sung on that record by their manager at the time Jack Rieley (adequate vocalists obviously being hard to come by in the Beach Boys proper), covered once and only once by YLT-Sept. 17, 1998, at Maxwell’s.“

C’est justement une de mes chansons des Beach Boys préférés. haha.